Un spectateur disait : « C’était l’un des plus grands concerts de l’histoire de Jazzitudes ». (26e édition). Intitulé « India », comme l’album enregistré l’année dernière avec la même formation, le concert donné hier soir au Théâtre de Lisieux par Louis Sclavis était simplement bouleversant, ou renversant, ce qui est presque la même chose. Les grands traits de la personnalité de l’immense clarinettiste compositeur étaient tous là : science de la rencontre, composition d’un folklore imaginaire, franchissement des frontières, jeu à la fois libre et d’une grande rigueur, invention permanente, improvisation tout en images.
Dès le premier morceau, « Mousson », l’ampleur de la musique s’installe, la surface et la puissance sonore sont éclatantes. Évidemment, la puissance dont il s’agit est celle du propos musical, non du volume de l’amplification. (Le son de l’ingénieur Sylvain Legendre est excellent, qu’il en soit félicité). Les musiciens de grande classe qui accompagnent le maître (Benjamin Moussay au piano, Christophe Lavergne à la batterie, Olivier Laisné à la trompette) sont d’emblée en parfaite osmose avec lui, et édifient progressivement le multivers Sclavis. Les esprits sont happés, et les cœurs saisis. Tous les titres de l’album « India » sont joués, et le compositeur les annonce, ou les désannonce (« A Night in Kali Temple », « Gange », « Montée au K2 »…). Le public est tenté, naturellement, de trouver dans sa musique moult évocations de l’Inde, de sa culture et de ses paysages. Mais Louis nous dit, avec esprit, qu’il s’agit d’autre chose : « Tout cela n’a rien à voir avec l’Inde… », ou encore au sujet du morceau « Long Train » dont il évoque avec malice les nombreux wagons, « Ce n’est pas vrai… ». Louis connaît l’Inde, et garde au fond de son cœur musical des souvenirs variés d’ambiances et de voyage. Et nous sommes finalement si heureux de recueillir cette clé, aimablement offerte. L’Inde demeure près de l’œuvre, comme le cadre autour de la peinture, et n’intervient presque pas avec la musique elle-même ? Le musicien questionne tout, y compris le public. Le train aux mille wagons de Louis n’est pas vrai en ce sens qu’il n’est pas réel, mais la vaste représentation musicale, notamment lorsqu’elle défie les techniques de souffle, elle, est vraie. Le morceau titré « Phoolan Devi » (figure indienne emblématique des femmes violées, maltraitées et exploitées) comprend un solo de clarinette en souffle continu. Cette technique que très peu d’instrumentistes maîtrisent, consiste à respirer tout en continuant à souffler dans l’instrument. Sclavis excelle aussi dans cette pratique virtuose, et donne ainsi à son morceau une allure de mélopée infinie, qui s’élève vers les zéniths de l’abstraction mélodique et du mystère de l’émotion. Mystère qui préside à l’écriture de la partition (que chaque musicien a devant lui). L’homme-clarinette nous révèle ainsi, au fil des portées, que sa musique, éventuellement associée à des palettes d’images, est dominée par un concept issu de cette relation mystérieuse qui existe entre le compositeur, l’interprète et les instruments.
Tout au long du concert, le miracle de l’invention inonde une salle remplie de spectateurs chaleureux et enthousiastes. Le style considérable, artistique, savant et contemporain de Louis Sclavis rayonne magnifiquement dans la salle italienne de la fin du XIXe siècle. Par sa généreuse humanité, son originalité permanente, et sa subtile existence, la musique du plus grand clarinettiste européen inscrit l’imaginaire au fronton des théâtres et des lieux de concerts, car, comme il dit simplement : « Ils sont faits pour ça ».
Dominique Chastres