Estelle Perrault : le groove indiscutable et romantique

Théâtre de Lisieux, hier soir. Le parterre est plein. Le public, ni plus ni moins atypique que d’habitude, les festivaliers, les fondus de jazz et autres mélomanes curieux sont là. De petites conversations discrètes vont et viennent, on relit la présentation figurant dans le programme. France, Taiwan, États-Unis, Alain Jean-Marie, jazz, R&B, pop ?  On s’interroge sur cette jeune chanteuse – de jazz, dont le charme exotique interroge…  On devine qu’elle va surprendre, on s’étonne de ne pas l’avoir connue plus tôt, on se prépare à être séduit…

Valérie, militante SiBémol depuis des années (et qui a signé une nouvelle fois le design lumineux et attrayant de l’affiche), arrive sur scène sous les applaudissements (elle est une figure de la jet set lexovienne…). Souriante, accueillante, drôle, elle présente chaleureusement tous les « acteurs » du festival, puis le concert lui-même, et invite le groupe à rejoindre la scène. Rob Clearfield, claviers et guitare, Matteo Bortone, contrebasse, Théo Moutou, batterie, et Melvin Marquez, saxo ténor, se faufilent entre les équipements et instruments qui occupent la quasi-totalité du plateau. Les douches et les colonnes bleues recréent depuis les cintres une nuit américaine très « Round Midnight » (dont le texte, on l’a oublié, déroule une histoire d’amour et de peine). Et le jazz arrive, s’engouffre à grands pas lents de sax et de cymbales dans l’espace tamisé du vieux théâtre. Le son est large, plein, et mousse dans les vagues roulantes du piano. L’intro s’intitule « Les désirs d’un cœur », et est signée Rob et Estelle, auteurs façonniers du dernier album de la chanteuse. Et Estelle Perrault apparaît, simple et précieuse, en robe noire, les bras nus, les cheveux libres, les yeux un peu gênés par un excès de lumière. Dès la première chanson, on se sent faire connaissance avec une personne singulière, messagère d’un univers aussi puissant que fragile. Ce titre (« Day by Day », de Paul Weston) sera le seul dont elle n’est pas l’autrice ou la compositrice, en compagnie du formidable musicien Rob Clearfield. D’emblée, la jeune femme irradie et exerce sa magie. On se sent privilégiés d’être conviés à une sorte de réception intime, dans la maison du jazz. Ses premiers mots au public, introduisant une chanson, mais aussi, semble-t-il, toutes les chansons de son récital, annoncent, avec beaucoup de douceur et un sourire communicatif les sentiments – souvent tristes- qui habitent ses compositions. Mal d’amour, regrets, chagrins, mais aussi chaleur familiale, bonheurs, rêves, rencontres, beauté du soleil malgré l’inquiétude sont les thèmes de son univers poétique et musical. Dans le même temps, Estelle nous offre, comme autant de trésors, sa voie de velours, son phrasé délicat, sa musicalité mélancolique, son humanité émouvante, sa présence romantique. Les références au jazz vocal américain sont très présentes, magnifiquement réinterprétées grâce à une technique accomplie. On pense à Carole King, Carmen MacRae, et même à la divine Ella Fitzgerald (dans « Ill Wind » par exemple) ; mais en écoutant Estelle, on peut aussi se souvenir de Barbara, ou de certaines chanteuses chinoises des années 50 comme la grande diva Guang Bai. Le concert était trop court, on l’a beaucoup applaudie, ainsi que son remarquable groupe, mais on aurait voulu rester, Estelle, t’écouter mieux et se laisser encore envouter par tes mystères.

Dominique Chastres