Adrien Tarraga est un guitariste autodidacte originaire de Toulouse. Depuis près de vingt ans, il se passionne pour le jazz manouche. Résultant d’un mélange de swing américain, de musette, de traditions tziganes et même de souvenirs classiques, ce style de musique fut inventé au début des années 1930 par Django Reinhardt, un homme de très pauvre condition. La famille, qui compte plusieurs musiciens, vit aux portes de Paris, à Saint-Ouen, dans un camp de « Romanichels ». À la suite de l’incendie accidentel de sa roulotte, Django est gravement blessé aux mains. Malgré ce handicap, grâce à son génie et à sa mémoire musicale exceptionnelle, il crée sur sa guitare un style de jazz sans précédent, exécuté, dans sa forme originale, avec une ou deux guitares rythmiques, violon et contrebasse. Le pupitre violon sera très rapidement celui de son ami Stéphane Grappelli.
C’est dans le respect de cette formation et de l’esprit très novateur de cette musique qu’Adrien s’est produit hier soir au Théâtre de Lisieux. En parfaite complicité avec Bastien Ribot au violon, Benji Winterstein à la guitare rythmique et Édouard Pennes à la contrebasse, le guitariste aux origines espagnoles a illuminé la scène et séduit le public, qui s’était déplacé en nombre, de très loin pour certains. Au-delà de la beauté virtuose des pièces jouées (signées Django pour beaucoup, mais aussi Cole Porter, Fats Waller ou Matelo Ferret), le quartet s’est distingué par l’élégance de ses interprétations, son sens de la nuance musicale et la recherche de sons prenants (notamment les effets d’archet et les jeux de puissance du violoniste Bastien Ribot). Les swings effrénés, qui font partie intégrante du style manouche, étaient bien sûr au rendez-vous, mais aussi l’émotion portée notamment par une douce ballade, intitulée « Où es-tu mon amour ? » du grand compositeur arrangeur Emil Stern, hélas oublié.
Cependant, personne n’oubliera le grand moment de jazz que nous a offert hier Tarraga et ses amis, qui ont su, en plus de leur musique ensorcelante, marquer les esprits de l’image sensuelle et de beau bois chaud, de quatre instruments à cordes.
Dominique Chastres